• Document: Jacques DURAND. Les primitives phonologiques : des traits distinctifs aux éléments*
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Jacques DURAND Les primitives phonologiques : des traits distinctifs aux éléments* 3.1. Introduction L’idée que les systèmes phonologiques sont organisés à partir d’un ensemble fini de paramètres n’est pas nouvelle.1 Bien avant le vingtième siècle, divers spécialistes de la parole avaient tenté d’offrir des cadres généraux permettant de décrire de façon satisfaisante les inventaires phonologiques des langues du monde [HAL 88]. Au vingtième siècle, cette tendance s’est accélérée et la plupart des phonologues se refusent désormais à inventer des paramètres ad hoc pour rendre compte de la structure des systèmes phonologiques et de la nature des processus phonologiques. Ils préfèrent, au contraire, supposer que les langues du monde sont construites à partir d’un ensemble fini de paramètres distinctifs, qui, selon les cadres, s’appellent traits, éléments, composants, particules ou atomes. Dans ce chapitre, nous examinerons quelques-uns des grands cadres qui ont été proposés et des questions que soulèvent l’adoption de traits distinctifs en phonologie. La perspective historique que nous adoptons se justifie à nos yeux par le fait que la phonologie est très largement cumulative. La plupart des questions soulevées dans les travaux les plus récents s’inscrivent dans des problématiques classiques même si les réponses ont souvent gagné en précision. 2. Phonèmes et traits distinctifs de Troubetzkoy à Chomsky et Halle En étudiant l’inventaire des phonèmes d’une langue, leurs propriétés distributionnelles statiques, ou les processus dynamiques qui les affectent (en synchronie ou en diachronie), on ne peut qu’être frappé par la récurrence de certaines dimensions organisatrices. Prenons un exemple connu tiré de l’anglais : la formation du pluriel (dans l’accent britannique standard appelé Received Pronunciation ou RP). Les étudiants qui ont reçu quelques explications sur cette langue savent que les formes écrites ne constituent qu’un guide imparfait et parfois trompeur à sa prononciation. Si on laisse de côté les pluriels irréguliers (ex. tooth-teeth, virtuoso-virtuosi, sheep- sheep), la réalisation régulière du pluriel a trois variantes : (1) Réalisation du pluriel régulier en RP a. /Iz/ après les phonèmes /s z S Z tS dZ/ : bus-buses /bÃs/-/bÃsIz/, buzz-buzzes * Ce travail est la version préfinale du ch. 3 de l’ouvrage sous presse suivant : Nguyen, N., Wauquier-Gravelines, S., Durand, J. (eds)(2005) Phonologie et phonétique: Forme et substance. Paris : Hermès. 1 Je tiens à remercier Julien Eychenne, Isabelle Marlien, Chantal Lyche, Noël Nguyen, Sylvain Detey, Gabor Turcsan, Sophie Wauquier-Gravelines pour leur aide dans la préparation de ce chapitre. 2 Titre de l’ouvrage /bÃz/-/bÃzIz/, rash-rashes /rQS/-/rQSIz/, etc. b. /z/ après toutes les voyelles et les consonnes /b d g m n N v D l/ : e.g. bee-bees /biù/-/biùz/, lie-lies /laI/-/laIz/, cab-cabs /kQb/-/kQbz/, etc. c. /s/ après /p t k f T/ e.g. cap-caps /kQp/-/kQps/, fit-fits /fIt/-/fIts/, etc. Telles sont les informations que l’on trouve dans certaines grammaires qui décrivent ce phénomène. Bien que les listes de réalisations et de contextes soient utiles, il est clair qu’elles ne sont guère révélatrices. Si les phonèmes étaient des unités indivisibles, il serait difficile de différencier les groupements en (1) de listes aléatoires. Or, à examiner de près les exemples donnés ci-dessus, on fait les constatations suivantes. La réalisation (1)(a), soit /Iz/, apparaît derrière un groupe de consonnes de type fricatif (en notant que les affriquées /tS/ et /dZ/ se terminent par un relâchement fricatif) toutes produites en élevant la lame de la langue vers la zone alvéolaire ou palato-alvéolaire). On a pu qualifier cet ensemble comme celui des phonèmes de type [sibilant]. Dans le cas de (b), on trouve un /z/ après toutes les voyelles et le groupe de consonnes /b d g m n N v D l/. Toutes ces consonnes sont traditionnellement classées comme [voisées] (ou [sonores]). Puisque les voyelles sont voisées en anglais, c’est bien le voisement qui unifie les segments qui déclenchent un /z/ au pluriel, en soulignant que /z/ est lui-même [voisé]. Enfin, dans le cas de (c), la liste /p t k f T/ constitue l’ensemble des consonnes [non-voisées] (ou [sourdes]) attestées en position finale, en dehors des sons de type fricatif. On ne sera donc pas surpris que l’allomorphe /s/ du pluriel en (c) soit lui-même [non-voisé]. Nous reviendrons plus loin sur la réalisation du pluriel en anglais mais il devrait déjà être évident que ces marques du pluriel, loin d’être distribuées au hasard, résultent d’une organisation interne s’appuyant sur des propriétés communes que l’on appelle traits distinctifs. L’idée de trait distinctif n’est en soi pas nouvelle. Toutes les présentations de phonèmes sur le mode de classification de l’AP

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